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Entre Hirak et État-major : État de droit ou dictature prorogée ?

vendredi 4 octobre 2019, par Michel Berthelemy

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Omar Benderra est un économiste algérien, membre d’Algeria Watch. Proche de la 4ACG, il a bien voulu brosser pour nous le tableau de la situation actuelle en Algérie, lucide et sans concession. Nous l’en remercions vivement.

Contribution pour le cinquantième anniversaire de la création du GPRA

Omar Benderra, Algeria-Watch, 18 septembre 2008

Depuis plus de six mois les Algériennes et les Algériens occupent en masse l’espace public tous les vendredis pour demander la transformation démocratique de l’ordre autoritaire sous la férule duquel ils vivent pratiquement sans interruption depuis les premières heures troublées de l’indépendance en juillet 1962. La société dans ses dimensions multiples exige l’instauration de l’Etat de droit et le respect des libertés fondamentales.
Avec lucidité et un sens évident du discernement politique, les millions de manifestants inscrivent leur engagement dans l’histoire du pays. Les portraits de militants morts pendant la guerre décoloniale entre 1954 et 1962 sont nombreux dans ces mobilisations, à la surprise de nombre d’observateurs persuadés que l’amnésie officielle avait contaminé l’ensemble du corps social.
Porté par la jeunesse, le mouvement né le 22 février 2019, le Hirak en langue arabe, s’inscrit très clairement dans la logique émancipatrice du processus libérateur du 1er novembre 1954. Si la souveraineté formelle a été reconquise il y a cinquante sept ans, la citoyenneté effective demeure un objectif.

De la libération nationale à l’émancipation citoyenne

L’élément déclencheur de cette vague soudaine de contestation non-violente massive et généralisée à l’ensemble du territoire est l’annonce en février dernier de la candidature – pour un cinquième mandat ! – aux élections présidentielles de Abdelaziz Bouteflika, chef de l’Etat depuis 1999. Or cette candidature d’un homme malade au point d’être incapable de s’exprimer publiquement depuis plus de six ans a été ressentie comme une insulte et une forme inacceptable de mépris par de très larges catégories de la population. La goutte d’eau empoisonnée qui a fait déborder un vase d’amertume.
Authentique provocation, cette annonce constitue bien l’étincelle de la mobilisation populaire en potentialisant un climat d’inquiétude politique et de mécontentement social diffus mais de plus en plus perceptible. En effet, depuis la contraction des prix du pétrole sur les marchés internationaux en 2014, l’Algérie est entrée dans une période de vaches maigres et de restrictions économiques qui affectent directement les catégories les plus fragiles. Le ralentissement net des investissements publics dans le secteur des infrastructures et l’arrêt des chantiers combinés aux retards de paiements nourrissent un chômage qui frappe frontalement une jeunesse à laquelle aucune perspective n’est offerte.
La mémoire de l’horrible période des années 1990, celle de la « sale guerre », l’impasse économique, la crainte de sombres lendemains et le spectacle du pillage à ciel ouvert des ressources du pays forment la trame de fond des réalités vécues par les populations.
Cette situation est d’autant plus mal acceptée que le pays a connu entre 2003 et 2013 une longue phase de prix élevés du pétrole au cours de laquelle la gabegie et la corruption ont atteint des paroxysmes inédits. Sur la période, plus de 800 milliards de dollars (voire 1000 milliards selon certaines sources) de revenus ont été encaissés par le pays permettant une dépense publique incontrôlée et des détournements sans précédent dans une histoire économique pourtant marquée par la prédation organisée et la captation illégale de ressources publiques.
L’euphorie financière de cette première décennie du XXIe siècle a vu le renforcement jusqu’à l’absurde du caractère rentier de l’économie, très peu productive, rongée par l’informel et dangereusement dépendante des importations. Or cette manne s’est tarie et les réserves de change, qui avaient frôlé deux cents milliards de dollars en 2014, se réduisent inexorablement. Elles se situent à moins de soixante dix milliards de dollars pour atteindre un niveau d’étiage dans les deux ans à venir. Sachant qu’à moins d’un conflit majeur les prix pétroliers ne devraient connaitre de hausse significative, comment seront assurées alors les importations vitales pour la consommation interne ? Nul n’ignore ces éventualités trop probables et tous appréhendent des lendemains particulièrement difficiles.

La voie du peuple et celle de l’Armée

L’écœurement devant l’immoralité des dirigeants, l’inquiétude socio-économique et les revendications politiques de la majorité du corps social s’expriment en dehors de tout cadre institutionnel, politique ou médiatique. Le terreau du mécontentement est fertile depuis de longues années et même si des groupes d’intérêts écartés du pouvoir ont pu stimuler ou encourager le mouvement, la mobilisation de la société, pacifique et disciplinée, est parfaitement spontanée. La très paranoïaque propagande officielle est de peu d’effet : aucun laboratoire ni aucune « main de l’étranger » n’est responsable de cette levée en masse.
Le régime algérien, autoritaire et replié sur lui-même, n’autorisant aucune plage de liberté d’expression et de réunion, a pu mesurer les limites du verrouillage politique à l’ère des réseaux sociaux, d’internet et des smartphones. Les Algériens se parlent et échangent comme jamais dans leur histoire. D’est en ouest, du nord au sud, dans les régions arabophones ou berbérophones, l’exaspération est la même, l’indignation est partagée par la majorité sur l’ensemble du territoire. Comme le refus unanime de la violence, les mots d’ordre, les slogans scandés ou inscrits sur les banderoles, sont partout identiques.
Déstabilisé par l’ampleur et la rigueur du Hirak, l’état-major de l’armée - l’autorité de fait réelle - a dû reculer et annuler la candidature ectoplasmique du président sortant aiguisant les contradictions internes du régime pour aboutir à la concentration de tous les pouvoirs entre les mains du commandement militaire.
En effet, le général Ahmed Gaid-Salah, âgé de plus de quatre-vingts ans, nommé chef d’état-major en 2004 par Abdelaziz Bouteflika, entend réaffirmer son autorité en éliminant les groupes d’intérêts concurrents pour mieux défendre en le pérennisant le régime qu’il dirige. C’est ainsi que les arrestations spectaculaires de dignitaires de l’armée et de la police politique et de leurs affidés, oligarques, politiques et hauts fonctionnaires, sont présentées comme la manifestation d’une évolution radicale du système. Il n’en est rien, le vieux général ne cède en rien aux appels du peuple et ne recule devant aucun subterfuge pour maintenir l’ordre politique en l’état.
Faisant mine de s’adosser à une légalité constitutionnelle qu’ils n’ont jamais respectée auparavant, les chefs de l’armée entendent imposer leur agenda centré sur des élections présidentielles annoncées pour le 12 décembre. Puisant dans le vivier de personnels déconsidérés et sans légitimité, le chef d’Etat-major tente de préempter les revendications populaires et, dans le même temps essaie de fragmenter le mouvement en jouant, sans écho, sur les différences culturelles et par des manœuvres d’étouffement, elles aussi inopérantes.
L’opinion n’est pas dupe, identifiant clairement les acteurs et les méthodes du régime : cette élection présidentielle vise évidemment à imposer un personnage choisi par les militaires pour perpétuer leur hégémonie sur l’Etat et la rente. Il s’agit de l’observance stricte du mode de reproduction du système de cooptation militarisé en œuvre depuis l’indépendance.

La liberté au bout du Hirak

Or, manifestement, le Hirak reste sourd à ce chant des sirènes en uniforme et entend maintenir le cap vers les libertés. Les manifestants, instruits par l’Histoire, rejettent d’emblée des élections organisées par un gouvernement dirigé par des bureaucrates de la fraude. Un tel scrutin dans un cadre légal et réglementaire qui est celui d’une dictature, sous les auspices d’une constitution quasiment monarchique, ne peut déboucher que sur une autre impasse. Les Algériennes et les Algériens savent qu’il n’y a pas d’homme providentiel et ne veulent plus d’une dictature militaire plus ou moins dissimulée derrière un formalisme sans ancrage.
L’abrogation des lois liberticides et la désignation d’une autorité reconnue car moralement crédible chargé de chapeauter une phase intérimaire avant l’élection d’instances officielles civiles est le préalable à tout règlement politique. La voie de la sagesse est, bien entendu, celle d’un compromis dont la clef ne serait pas le changement de régime, lourd de trop d’incertitudes, mais un élargissement substantiel de la base de droit du système par l’ouverture effective des champs politique et médiatique.
Les aspirations du Hirak et l’approche de l’Etat-major apparaissent donc très directement antagoniques. Entre maintien d’un système qui a fait la démonstration de son inanité et la réappropriation d’une histoire détournée de son cours par le putsch inaugural de l’été 1962, celui de l’armée des frontières contre le GPRA*, l’Algérie est bel et bien à la croisée des chemins. La volonté populaire aura-t-elle raison de l’aveuglement de chefs de l’armée asservis à des intérêts étroits ? Il est encore trop tôt pour l’affirmer. Mais, il est certain que la réponse à cette question détermine l’avenir de l’Algérie.
Ce qui ne fait guère de doute en revanche est que l’Histoire de l’Algérie connait une phase qualitative majeure après des décennies d’errements ayant culminé dans la déshérence, la régression et l’échec désastreux du régime installé par le coup d’Etat militaire du 11 janvier 1992. Le Hirak du peuple Algérien marque une rupture avec la violence dictatoriale et augure d’une libération encore à venir, une libération qui réalise l’indépendance politique du pays dans la pleine citoyenneté de tous. Une libération dont les formes sont en gestation mais dont l’avènement est inexorable.

Omar Benderra
Paris, 24 septembre 2019
 
*Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (créé le 19 septembre 1958 et suspendu le 22 juillet 1962).
Cf. « Contribution pour le cinquantième anniversaire de la création du GPRA » Omar Benderra, Algeria-Watch, 18 septembre 2008 - https://algeria-watch.org/?p=65168

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